
Benoit LĂ©ger, qui traduit Rendez-vous avec al-Qaeda (Dining with al-Qaeda) en français, m’a envoyĂ© cet extrait de son travail en cours. Benoit a dĂ©jĂ traduit de maniĂšre spectaculaire mon livre Fils de conquĂ©rants : Le monde tĂŒrk et son essor qui a apparu l’an dernier (cliquez ici pour le voir sur amazon.fr, ou ici pour la maison d’edition, Presses de l’Universite Laval).
Chapitre 13.
Républiques royales et monarques démocrates
extrait traduit par Benoit Léger (en cours, avril 2012)
Je retournai en Syrie un an plus tard, en 2001, dans lâespoir de donner aux lecteurs du Journal des nouvelles du printemps de Damas. Le docteur Bachar avait fait fermer une tristement cĂ©lĂšbre prison du dĂ©sert et libĂ©rĂ© six cents prisonniers politiques; il avait aussi autorisĂ© lâouverture dâune premiĂšre Ă©cole privĂ©e. Le parlement avait votĂ© de nouvelles lois qui lĂ©galisaient les banques privĂ©es et protĂ©geaient le secret bancaire. Des mesures Ă©taient prises pour libĂ©raliser les rĂšglements douaniers et celles portant sur les devises Ă©trangĂšres qui Ă©touffaient le commerce depuis si longtemps. Les antennes paraboliques envahissaient Ă©galement le paysage urbain de Damas.
Lâun des symboles de cette pĂ©riode Ă©tait un hebdomadaire rempli de caricatures du nom de Al-Doumari (« LâAllumeur de rĂ©verbĂšres »). Ă son apparition en 2001, il se vendait en une heure Ă plus dâexemplaires que les trois indigestes journaux dâĂtat rĂ©unis. Les Syriens nâavaient rien vu de tel depuis lâinterdiction de la presse privĂ©e, trente-huit ans auparavant.
Je mâadressai Ă un vendeur de journaux en regardant prudemment derriĂšre moi :
â Vous nâavez pas peur de vendre ça?
â Les gens nâont plus peur. Nous voulons entendre des critiques et avoir finalement quelque chose de bien. Jâen ai commandĂ© cent exemplaires cette semaine, mais jâen ai demandĂ© cinq cents pour la semaine prochaine.
MĂȘme si, dans les pages de ce pittoresque magazine, la satire nâĂ©tait pas des plus fĂ©roces et sâen prenait essentiellement Ă la corruption la plus Ă©vidente, lâidĂ©e mĂȘme dâune publication Ă©chappant complĂštement Ă lâautoritĂ© de lâĂtat Ă©tait inconcevable. Je trouvai les bureaux dâAl-Doumari dans un quartier riche habitĂ© par la classe moyenne. Ali Farzat Ă©tait Ă la fois le propriĂ©taire, lâĂ©diteur et le rĂ©dacteur en chef. VĂȘtu dâun jean soigneusement repassĂ©, il arborait une Ă©paisse barbe et affectionnait les gros cigares cubains. Farzat affirma que câĂ©tait Bachar Al-Assad lui-mĂȘme qui lâavait encouragĂ© Ă crĂ©er son hebdomadaire sept ans auparavant, mais, mĂȘme si Bachar Ă©tait alors le fils du prĂ©sident et Ă©tait dĂ©sormais chef dâĂtat depuis un an, les lois concernant la presse nâavaient changĂ© que tout rĂ©cemment.
â Quand le premier numĂ©ro est sorti, jâai appelĂ© le docteur Bachar, raconta-t-il. Il Ă©tait trĂšs heureux de la nouvelle; il aime ce genre de choses.
â Mais le gouvernement tient encore le pays par la peur! insistai-je.
Farzat sâenfonça dans son fauteuil et mit les bras au-dessus de sa tĂȘte comme pour se protĂ©ger des coups quâon pourrait lui donner, puis il Ă©clata de rire.
â Nous vivons dans une nouvelle Ăšre. Bachar aime les initiatives, il les respecte. Il aime les arts et les sciences. Câest un homme jeune. Il a un plan en tĂȘte et il le met en place, Ă©tape par Ă©tape. Les rĂ©formes finissent par sâimposer dâelles-mĂȘmes, câest comme avoir besoin de respirer.
Trois mois aprĂšs que Bachar eut pris le pouvoir en juin 2000, quatre-vingt-dix-neuf personnalitĂ©s influentes lui avaient Ă©crit pour demander plus de libertĂ©s publiques. En janvier 2001, ce furent mille politiciens et rĂ©formateurs qui allĂšrent encore plus loin en exigeant que lâĂ©tat dâurgence en place depuis quarante ans soit levĂ©. Pendant cette pĂ©riode, affirmaient-ils, « la sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© profanĂ©e, ses richesses ont Ă©tĂ© pillĂ©es et son destin, mis entre les mains de tyrans et de gens corrompus ». Il semblait que quelque chose Ă©tait bel et bien en train de se passer en Syrie, mais plus je creusais, plus je dĂ©couvrais que les choses nâavaient guĂšre changĂ©.
Le rĂ©gime avait Ă©touffĂ© dans lâĆuf le mouvement des forums formĂ©s dâintellectuels de tendance gauchisante. Le docteur Bachar, qui avait donnĂ© le feu vert Ă la tenue de ces forums de dialogue national, les avait soudainement dĂ©noncĂ©s comme Ă©tant des « exercices intellectuels stĂ©riles » en expliquant Ă un quotidien arabe quâil fallait que les Syriens « évitent de donner lâoccasion Ă ceux qui cherchent Ă devenir des leaders dâexploiter ces forums » et que « la stabilitĂ© et lâefficacitĂ© sont plus importantes pour le dĂ©veloppement du pays que la vitesse ». Une dame de la bonne sociĂ©tĂ© avait Ă©tĂ© prise Ă faire circuler un courriel reprĂ©sentant le chef de lâĂtat dans une union inconvenante avec le prĂ©sident libanais et avait Ă©tĂ© incarcĂ©rĂ©e.
Dans le premier numĂ©ro de lâAllumeur de rĂ©verbĂšres, Farzat avait Ă©voquĂ© la possibilitĂ© dâun remaniement ministĂ©riel, ce qui, en Syrie, constitue une maniĂšre dĂ©tournĂ©e de se dĂ©barrasser dâanciens ministres corrompus. En privĂ©, il me confia que ces gens-là « profitent de la peur, comme des pillards aprĂšs un tremblement de terre. » Pourtant, la une du numĂ©ro suivant avait fait preuve de plus de rĂ©serve en publiant un article sur lâĂ©ducation mixte dans une lointaine province situĂ©e au bord de lâEuphrate. « Est-ce que cela constitue de lâautocensure? » demandai-je.
Devant nous, le dernier numĂ©ro montrait le dessin dâun homme qui marche dans la rue en regardant nerveusement derriĂšre lui et qui se rend compte avec inquiĂ©tude que lâagent des services secrets armĂ© qui le suit nâest que sa propre ombre.
â Nos articles nâont jamais Ă©tĂ© interdits, mais il y a des rĂšgles Ă respecter. Nous ne pouvons pas nous en prendre Ă lâarmĂ©e, ni nous lancer dans attaques personnelles. Comme partout, il y a des limites Ă ne pas franchir. Les secrets dâĂtat, par exemple.
Ă ce moment-lĂ , un Libanais en uniforme arborant une Ă©paisse barbe noire passa la tĂȘte dans la porte. Je remarquai quâil portait un pistolet Ă la ceinture. Il embrassa Farzat sur les deux joues; les deux hommes causĂšrent comme de vieux amis, puis il sâavĂ©ra que le Libanais cherchait en fait quelquâun dans le bureau voisin.
â Qui Ă©tait-ce?
â Aucune idĂ©e! fit Farzat en riant. Mais câest exactement ce que notre magazine signifie. Nous reprĂ©sentons la rue, la rue syrienne. Nous nous en prenons Ă des aspects des traditions de notre sociĂ©tĂ©, par exemple quand un invitĂ© sâinstalle et reste trois jours et quâon ne demande pas dâexplication et quâon ne sait pas pourquoi. On ne peut pas vivre de cette maniĂšre en permanence. Câest dans notre propre sociĂ©tĂ© que se trouve la cause de notre oppression, pas dans le gouvernement.
CâĂ©tait pourtant de lâoppression du tĂ©lĂ©phone que Farzat souffrait (Ă lâinstar de nombreux bureaux syriens, le sien nâavait pas de secrĂ©taire), tout comme son frĂšre qui venait de lâappeler de lâimprimerie appartenant Ă lâĂtat. Tout avait Ă©tĂ© payĂ© dâavance, mais les ouvriers avaient stoppĂ© les presses. Farzat nĂ©gocia, tenta de les amadouer en promettant un gros pourboire et les presses redĂ©marrĂšrent.
Il y eut un autre visiteur : un jeune collaborateur de lâhebdomadaire qui avait fait des heures dâautocar pour venir toucher son salaire de quinze dollars. Lâhomme accepta de me parler, mais dans la rue et tout en marchant. Nous parcourĂ»mes donc le quartier qui embaumait le jasmin et dont les fiĂšres demeures aux angles arrondis remontaient aux toutes premiĂšres annĂ©es, aprĂšs que le pays eut obtenu son indĂ©pendance de la France, en 1944.
â Notre pays est en train de sâĂ©veiller en matiĂšre de culture, mais nous avons encore peur, mâexpliqua-t-il en sâassurant quâil nâĂ©tait pas suivi par un policier. Pour les intellectuels, lâAllumeur de rĂ©verbĂšres est aussi lĂ©ger quâune bulle de savon. Câest un symbole qui montre que le gouvernement parle beaucoup, mais ne fait rien.
Les censeurs du MinistĂšre de lâInformation ne semblaient pourtant pas des plus menaçants. Leurs bureaux se trouvaient au haut dâun immeuble vieillissant connu sous le nom de « Palais du Baas ». La façade Ă©tait en travaux depuis des annĂ©es et, Ă lâintĂ©rieur, les rĂ©novations progressaient de maniĂšre irrĂ©guliĂšre. Les fils nus pendaient dans les couloirs et le faux plafond avait perdu certains de ses panneaux. Sur les armoires, les piles de dossiers poussiĂ©reux Ă©taient maintenues ensemble par de la ficelle. Les bureaux des censeurs Ă©taient recouverts de montagnes de journaux et de magazines. « Du thĂ©? » fit lâun dâeux.
Ils avaient tous Ă©tudiĂ© dans une rĂ©gion ou lâautre de lâancien bloc soviĂ©tique et se rĂ©jouissaient dâavoir lâoccasion de bavarder et de partager leur conviction quant au complot amĂ©ricano-israĂ©lo-sioniste qui empĂȘchait la Syrie dâavancer. Deux des censeurs venaient de familles qui avaient perdu leur maison dans la Guerre des Six Jours, lorsquâIsraĂ«l sâĂ©tait emparĂ© du plateau du Golan, soit une importante portion du pays que lâĂtat hĂ©breu occupait encore, au sud-ouest de Damas. Lâun dâeux avait participĂ© Ă la plus rĂ©cente manifestation devant lâambassade des Ătats-Unis.
â Le seul problĂšme, câest que nâavons pas trouvĂ© de pierres Ă lancer, fit-il avant dâajouter pourtant : JâespĂšre que Lâallumeur de rĂ©verbĂšres va prendre des forces et devenir quelque chose dâimportant, mais pour lâinstant il a lâair un peu dĂ©muni.
Les censeurs nâĂ©taient pas sans savoir que le magazine, tout comme les entreprises syriennes, ne jouissait dâaucun droit. Farzat nâavait que gagnĂ© une faveur individuelle et provisoire auprĂšs du chef de lâĂtat. Tout le monde semblait connaĂźtre sa place dans le pays. Les rares partis politiques autorisĂ©s, pris dans un « front » contre le Baas depuis des dĂ©cennies, avaient Ă©tĂ© autorisĂ©s Ă publier leurs propres journaux, mais leurs combats semblaient nâavoir pas changĂ© depuis quâils avaient Ă©tĂ© tous fermĂ©s en 1963. Dans le nouvel organe du parti communiste, lâĂ©ditorial se rĂ©sumait Ă un exposĂ© Ă valeur didactique portant sur la lutte des classes et qui sâĂ©talait sous le slogan simpliste de « Travailleurs du monde entier, unissez-vous ». La renaissance du journal The Unionist, relique de lâĂ©phĂ©mĂšre union de la Syrie avec lâĂgypte dans les annĂ©es 1960, Ă©tait encore plus incroyable : il faisait sa une dâune photographie de Gamal Abdel Nasser, le lĂ©gendaire prĂ©sident Ă©gyptien mort depuis 1970.
Il Ă©tait donc normal que les censeurs sâen soucient peu. Les vrais opposants, eux, sâen tiraient beaucoup moins bien. CâĂ©tait le cas de Riad Seif, le politicien syrien le plus critique envers le rĂ©gime. En ce printemps de 2001, nous pĂ»mes encore nous voir dans son bureau moderne. Les yeux de ce franc-tireur brillaient; il avait tout rĂ©cemment tentĂ© de briser le monopole que la famille Assad exerçait sur le trĂšs lucratif secteur de la tĂ©lĂ©phonie cellulaire.
â Câest dangereux! Ils mâont mis en faillite, raconta-t-il.
â Qui ça, « ils »?
â Les baasistes! Il nây a pas de concurrence, pas de vitalitĂ©; ils nâont pas dâidĂ©ologie avec laquelle se dĂ©fendre. Dans les annĂ©es 1950, les membres du Baas Ă©taient tous des idĂ©alistes, maintenant ce ne sont que des opportunistes. Leur cerveau sâest encroĂ»tĂ© au point quâils croient leurs propres mensonges.
â Comme quoi?
â La sĂ©cheresse dure depuis deux ans; les fermiers nâarrivent pas Ă rembourser leurs prĂȘts, il nây a pas de travail dans les provinces et le chĂŽmage est un problĂšme trĂšs grave. Contre tout cela, lâAllumeur de rĂ©verbĂšres ne vaut pas mieux quâune aspirine. Il nây a toujours pas de base politique en mesure de sâattaquer aux vĂ©ritables causes de la corruption; il nây a pas dâorganisations populaires, pas de vĂ©ritables syndicats, pas de partis dâopposition. La sĂ©paration des pouvoirs nâexiste pas, ni la libertĂ© de presse.
â Quâest-ce quâils vous ont fait pour avoir parlĂ© ainsi?
â Ils nous mettent le couteau sous la gorge et le laissent lĂ . Les gens qui me soutiennent sont trĂšs discrets; personne ne veut courir de risques. Certains de mes amis ne mâappellent mĂȘme plus. Je suis devenu isolĂ©, mais ça ne veut pas dire que je nâai pas de soutien. Les intellectuels sont bien dĂ©cidĂ©s Ă continuer. Ces quelques mois oĂč nous avons joui de certaines libertĂ©s, oĂč nous avons pu nous exprimer en nous dĂ©barrassant de certains tabous, nous avons vraiment aimĂ© cela. Câest difficile de rĂ©apprendre Ă ĂȘtre discret. Nous ne sommes plus en 1980 : il y a Internet, la tĂ©lĂ©vision satellite. Les Syriens ne font que semblant dâĂȘtre des moutons.
Sauf que Seif se trompait en prĂ©disant que les Syriens allaient sĂ©rieusement se rĂ©volter. Ils avaient peut-ĂȘtre raison dâĂȘtre prudents, compte tenu des quatre dĂ©cennies oĂč le pays nâa pas connu de vĂ©ritable vie politique. Lâexemple de lâIrak allait plus tard montrer les pĂ©rils qui attendent un pays lorsquâune dictature est renversĂ©e, mais que la population nâa aucune idĂ©e de la maniĂšre de profiter de sa libertĂ©. De toute façon, le rĂ©gime syrien nâavait manifestement pas lâintention de procĂ©der Ă des changements autres que cosmĂ©tiques. AprĂšs avoir discutĂ© de ma semaine passĂ©e dans le pays, Bill Spindle et moi-mĂȘme en arrivĂąmes Ă la conclusion que rien nâavait assez sĂ©rieusement changĂ© en Syrie pour justifier un article dans le Wall Street Journal.
***
En 2002, deux ans aprĂšs la prise du pouvoir par Bachar, Damas avait meilleure allure : les magasins semblaient mieux approvisionnĂ©s en produits importĂ©s, les restaurants Ă©taient mieux Ă©clairĂ©s, les gens Ă©taient mieux informĂ©s et mĂȘme les vieilles colonnes et les rues du souk Al-Hamidiyeh, le plus important de ville, faisaient lâobjet de dĂ©licates restaurations. Les autoritĂ©s rĂ©pĂ©taient que, si tout le monde faisait preuve de patience, les choses allaient vraiment changer. En janvier de la mĂȘme annĂ©e, dans son discours sur lâĂ©tat de lâunion, le prĂ©sident Bush avait classĂ© la Syrie parmi les pays de « lâaxe du mal »; jâĂ©tais convaincu quâil avait tort. Je retournai voir Ali Farzat dans ses bureaux pour voir comment la lente lutte de son magazine pouvait symboliser un possible rĂ©veil du pays.
Je mâassis en compagnie de Farzat qui agita une feuille de papier : le gouvernement avait dĂ©cidĂ© que lâAllumeur de rĂ©verbĂšres ne pouvait plus vendre que 14 420 exemplaires, et il lui fallait dĂ©sormais passer par le rĂ©seau de distribution de lâĂtat. Il sâemporta :
â Je dois vendre trente-cinq milles exemplaires pour rentrer dans mes frais! Il devrait y avoir des rĂšgles pour nous permettre de fonctionner comme une maison dâĂ©dition privĂ©e. Ils nous envoient ça sans prĂ©venir, sans discuter. Ils se contentent de dire que la distribution doit passer par eux et ils exigent quarante pour cent des profits. Comme si le secteur privĂ© travaillait pour lâĂtat! Et en plus ils forcent toute la publicitĂ© Ă passer par lâOrganisation de la publicitĂ© arabe qui appartient au gouvernement et qui prend vingt-sept pour cent des bĂ©nĂ©fices! Ces gens-lĂ ne font absolument rien et le gouvernement ne mâachĂšte pas de publicitĂ© non plus.
â Vous ne pouvez pas vous plaindre? Vous adresser au docteur Bachar?
â MĂȘme le ministre de lâInformation refuse de me parler au tĂ©lĂ©phone.
â Je connais ce genre de problĂšmeâŠ
â Je ne sais plus quoi vous dire. Ce que nous publions a une influence sur les gens et nous visons les responsables, alors les gens qui craignent dây perdre trouvent des moyens de lutter contre la nouveautĂ©. Nous devons trouver de nouveaux moyens de faire avancer notre culture. Ce journal nâest pas que notre rĂ©ussite, câest celle du pays; câest un symbole de dĂ©veloppement. Il nâaurait pas dĂ» sâarrĂȘter si tĂŽtâŠ
Je poursuivis ma tournĂ©e, hĂ©sitant que jâĂ©tais Ă renoncer. Jâappris ailleurs que, six mois plus tĂŽt, Riad Seif, le courageux politicien de lâopposition, avait organisĂ© une rencontre rĂ©unissant quelques centaines de militants prodĂ©mocratie. Il avait Ă©tĂ© ensuite jetĂ© en prison et allait y rester plus de quatre ans. Un diplomate amĂ©ricain expliqua que le rĂ©gime nâĂ©tait plus menĂ© par « lâhomme fort », mais plutĂŽt par le « grand mensonge » : de lâextĂ©rieur, le pays semblait lâendroit le plus stable de la planĂšte, mais Ă lâintĂ©rieur, le rĂ©gime se dĂ©battait chaque jour pour se maintenir.
Bien sĂ»r, Ă lâinstar de toutes les dictatures du Proche-Orient qui carburent Ă lâor noir, la Syrie ne changeait pas vraiment, entre autres parce que le pĂ©trole reprĂ©sentait soixante-dix pour cent de ses revenus dâexportation. Il en allait de mĂȘme en Iran : tant que le rĂ©gime aura les moyens dâacheter le soutien de sa base politique, il pourra se maintenir en place. Les chefs dâĂtat tolĂ©raient la corruption, car, en lâabsence de toute lĂ©gitimitĂ© populaire, ils pouvaient se fier Ă la loyautĂ© des ministres corrompus. Tout comme en Union soviĂ©tique, qui fonctionnait grĂące Ă une Ă©conomie de ressources semblable, la dissidence Ă©tait tolĂ©rĂ©e tant quâelle ne reprĂ©sentait pas une menace directe. Inversement, un pays tel que la Turquie qui dispose de peu de ressources naturelles, nâa dâautre choix que dâĂȘtre plus pluraliste, plus ouvert et plus dĂ©mocratique puisquâil lui faut chaque semaine emprunter sur les marchĂ©s national et international.
Je rendis visite Ă HaĂŻtham Maleh, un vieil avocat qui, de son appartement remontant Ă lâĂ©poque coloniale dans le centre de Damas, sâobstinait Ă demander des comptes au rĂ©gime. Lâune des caractĂ©ristiques de la dictature syrienne Ă©tait le fait que peu de jeunes songeaient mĂȘme Ă lutter pour les droits de la personne. Sans plate-forme Ă lâĂ©chelle nationale, Maleh menait son combat en rencontrant des diplomates ainsi que les correspondants venus des pays arabes ou dâailleurs. Il faisait parvenir Ă Bachar des missives soulignant les contradictions entre ce quâaffirmait la constitution et lâapplication des lois dâurgence. Il me montra la copie dâune ordonnance secrĂšte selon laquelle les fonctionnaires nâĂ©taient redevables que si leurs supĂ©rieurs lâautorisaient. Maleh Ă©tait assis sous la tapisserie Ă©laborĂ©e quâil avait tissĂ©e en prison. LâidĂ©e que les Ătats-Unis pourraient un jour rĂ©ellement aider quelquâun comme lui Ă faire avancer la dĂ©mocratie en Syrie (ou ailleurs au Proche-Orient) le fit rire :
â Tous nos dictateurs sont des produits des Ătats-Unis. Câest parce que les AmĂ©ricains ont intĂ©rĂȘt Ă nâavoir quâun seul interlocuteur pour rĂ©gler leurs affaires. Dans notre cas, ils nous ont fabriquĂ© un puissant dictateur fasciste, alors quâest-ce quâon peut faire?
Effectivement, au cours des mois qui avaient suivi le 11 septembre, la rhĂ©torique amĂ©ricaine Ă lâĂ©gard de la Syrie Ă©tait redevenue menaçante. Je passai devant une boutique qui proposait le damas si Ă©lĂ©gamment tissĂ©; jây allais souvent Ă lâĂ©poque oĂč jâĂ©tais Ă©tudiant et câest lĂ que jâavais achetĂ© la soie turquoise et scintillante dont ma femme avait fait sa robe de mariĂ©e. Je me souvins des balles et des rouleaux de tissus qui sâempilaient dans les annĂ©es 1980 et formaient de vĂ©ritables cascades dâor, dâargent et de vermeil, mais il nâen restait plus que quelques piĂšces. Le propriĂ©taire, un Kurde, se plaignit que son commerce Ă©tait moribond puisque les agences de voyage rĂ©duisaient au minium leurs arrĂȘts dans ce pays rĂ©putĂ© difficile et corrompu et que les touristes nâavaient plus le temps de faire les boutiques.
Sept ans plus tard, en 2009, lâimportun Riad Seif ne serait toujours pas autorisĂ© Ă sortir du pays pour faire traiter son cancer de la prostate. En fait, il avait Ă©tĂ© renvoyĂ© en prison. LâĂ©tat dâurgence dĂ©crĂ©tĂ© en 1963 Ă©tait toujours en vigueur et des centaines de prisonniers politiques croupissaient en prison, dont plusieurs de ceux qui sâĂ©taient fait connaĂźtre au cours du printemps mort-nĂ© de Damas. LâAllumeur de rĂ©verbĂšres avait luttĂ© pour sa survie pendant trois ans avant de finalement disparaĂźtre en 2003; lâhistoire aurait pu donner lieu Ă un papier dans un autre quotidien que le Wall Street Journal qui ne croyait pas que les AmĂ©ricains souhaitaient entendre parler dâun autre Ă©chec. Les rĂ©dacteurs en chef prĂ©fĂ©raient les histoires optimistes. AprĂšs avoir fait le tour en ma compagnie dâune autre semaine perdue Ă faire des entrevues, Bill Spindle trancha : « On laisse tomber la Syrie, Hugh. Ăa ne marchera pas. Ce nâest pas ta faute, mais le pays nâa pas changĂ© alors il nây a pas dâarticle Ă Ă©crire. »
***
En fĂ©vrier 2003, trois ans aprĂšs le grand changement qui nâavait jamais Ă©tĂ©, je traversai une fois de plus la Syrie sur le chemin de lâIrak. Il me fallait me prĂ©senter au bureau de contrĂŽle des frontiĂšres des moukhabat, les services secrets de « lâIntelligence » syrienne, oxymore qui fait les dĂ©lices des mauvaises langues dans lâensemble du Proche-Orient. Mon chauffeur me dĂ©posa au bout dâune longue file de barricades qui menait Ă un complexe entourĂ© protĂ©gĂ© par de hautes murailles de bĂ©ton. Il Ă©tait impossible de savoir quels services secrets syriens, de tous ceux dont le pays dispose, Ă©taient logĂ©s Ă cet endroit. Ă la guĂ©rite, jâexpliquai ma mission Ă un agent en civil, kalachnikov Ă lâĂ©paule. Ă lâĂ©poque oĂč jâĂ©tais Ă©tudiant Ă Damas, on voyait de tels gardiens devant les demeures des membres de lâĂ©lite et, le soir, une arme se pointait parfois vers moi avec mĂ©fiance quand je passais trop prĂšs.
â Vous connaissez le chemin? demanda le gardien.
Il aspira une autre gorgĂ©e de matĂ© grĂące Ă la paille de cuivre. Cette boisson est devenue particuliĂšrement populaire auprĂšs de minoritĂ©s telles que les Druzes et les Alaouites depuis que certains de leurs membres ont immigrĂ© en AmĂ©rique du Sud pour fuir la pauvretĂ© et les persĂ©cutions de la part de la majoritĂ© sunnite. Boire du matĂ© est dĂ©sormais un signe dâĂ©mancipation.
â Bien sĂ»r que non, rĂ©torquai-je.
Il mâindiqua le chemin dâun ton pĂ©remptoire et me lĂącha dans le complexe des services de sĂ©curitĂ©. Je cherchai mon chemin dans les rues envahies par la verdure de ce qui, Ă lâĂ©poque coloniale française, avait dĂ» ĂȘtre un charmant alignement de villas. Elles Ă©taient dĂ©sormais plus ou moins laissĂ©es Ă lâabandon et la vĂ©gĂ©tation Ă©tait en voie de reprendre ses droits. La maison banale que lâon mâavait indiquĂ©e nâavait quâun Ă©tage et semblait dans le mĂȘme Ă©tat de dĂ©labrement. Ă lâavant, lâeau sâĂ©coulait du bassin dâune fontaine Ă la cĂ©ramique verte et sale. Les ailes de la villa semblaient sur le point de sâĂ©crouler et les carreaux de plusieurs fenĂȘtres Ă©taient brisĂ©s, mais, en arrivant dans la cour, je vis les signes dâune restauration en cours. Trois camions militaires russes se trouvaient lĂ , ainsi quâune camionnette dont un essieu Ă©tait cassĂ©. Jâeus lâimpression dâarriver chez le commandant dâune unitĂ© rebelle qui venait tout juste de sâemparer dâun poste avancĂ© au fin fond dâun pays du tiers monde et non dâune branche de lâexĂ©cutif dâun gouvernement en Ă©tat de marche. LâidĂ©e quâun pays aussi dĂ©labrĂ© puisse prĂ©occuper les stratĂšges amĂ©ricains me parut tout Ă coup complĂštement absurde.
Du haut des marches, quelquâun cherchait Ă attirer mon attention. Ă lâintĂ©rieur, deux salles avaient Ă©tĂ© amĂ©nagĂ©es pour lâhomme que jâĂ©tais venu rencontrer : le colonel Suleyman, Ă lâĂ©clatante veste bleue Ă carreaux et Ă la molle poignĂ©e de main. Dans un coin, deux adolescents assis sur un canapĂ© (lâun dâeux Ă©tait le fils du colonel) jouaient avec un tĂ©lĂ©phone cellulaire Samsung dont ils tiraient de temps Ă autre une musique exaspĂ©rante qui rĂ©sonnait dans la salle. Le colonel leur jetait alors un regard indulgent. Il fit servir du cafĂ©, puis nous nous attelĂąmes Ă remplir les papiers. Il se fit une joie de mâexpliquer que je me trouvais dans sur une base des services de renseignement militaire. Il sâempressa Ă©galement Ă mâannoncer quâil Ă©tait un chrĂ©tien appartenant Ă lâĂglise syriaque. Je connaissais bien le cĆur de cette ancienne religion qui se trouve en Turquie et je fus frappĂ© du paradoxe : la Syrie Ă©tait lâennemie de Washington, essentiellement Ă cause des coups bas quâelle avait portĂ©s Ă IsraĂ«l et Ă lâOccident et Ă cause de sa dictature; la Turquie, elle, Ă©tait lâalliĂ©e des AmĂ©ricains, et ce, pour diffĂ©rentes raisons, dont son caractĂšre dĂ©mocratique et ses liens avec IsraĂ«l. Pourtant, en Turquie, un chrĂ©tien comme le colonel nâaurait jamais pu parvenir Ă un tel poste dâautoritĂ©. En fait, grĂące aux efforts dĂ©ployĂ©s par Ankara depuis prĂšs dâun siĂšcle pour arriver Ă la puretĂ© ethnique et religieuse, il ne reste pour ainsi dire plus de syriaques en Turquie. Le colonel chrĂ©tien illustra encore mieux le paradoxe : selon lui, câĂ©tait Ă lâidĂ©ologie arabe, nationaliste et laĂŻque du Baas quâil devait sa rĂ©ussite, alors quâelle Ă©tait tant vilipendĂ©e par les Ătats-Unis. La Syrie, avec sa mosaĂŻque de groupes ethniques, Ă©tait selon lui la sociĂ©tĂ© du Proche-Orient qui Ă©tait restĂ©e le plus fidĂšle aux usages dâautrefois dans la rĂ©gion. Il est vrai que la premiĂšre fois oĂč jâai vĂ©cu Ă Alep, je passais rĂ©guliĂšrement devant la boutique dâun ArmĂ©nien dâĂąge moyen qui pressait encore dans ses lourds moules de mĂ©tal cet antique symbole de lâĂ©poque ottomane : le fez rouge et sans bord, ornĂ© dâun gland.
Puisque je me rendais en Irak, pays dirigĂ© par un autre parti Baas et que les Ătats-Unis sâapprĂȘtaient Ă envahir, je demandai au colonel Suleyman de mâexpliquer la diffĂ©rence entre un baasiste syrien et son cousin irakien.
â Oh, il y a une Ă©norme diffĂ©rence, rĂ©torqua-t-il comme sâil sâagissait de comparer le NigĂ©ria et la Suisse; ils sont de droite, nous sommes de gauche. Nous sommes plus ouverts dâesprit. Et notre chef est Bachar Al-Assad!
Il me fit remplir dâautres formulaires. Le paradoxe du prĂ©nom apparemment masculin de ma mĂšre fit encore une fois nos dĂ©lices; lâĂ©ducation de son fils nous donna du souci. Le colonel prit Ă©galement le temps de rĂ©pondre Ă un appel, se contentant de dĂ©crocher, dâĂ©couter, puis de raccrocher. Jâattendais poliment dâĂȘtre relaxĂ©. Le temps sâĂ©tait arrĂȘtĂ©.
Mes yeux tombĂšrent sur le tĂ©lĂ©viseur posĂ© sur un meuble ornementĂ©, devant une bibliothĂšque dĂ©pourvue de livres. La tĂ©lĂ©vision syrienne diffusait en direct depuis le parlement oĂč Bachar sâadressait aux dĂ©putĂ©s et Ă la population. Nous le vĂźmes se lancer dans la sĂ©rie de commentaires spontanĂ©s caractĂ©ristiques du style « proche du peuple » qui lui donnaient lâallure dâun patriote radical, ou potentiellement dâun populiste.
Normalement, les affiches syriennes montrent cet ophtalmologiste formĂ© en Angleterre dans la pose dâun Hamlet considĂ©rant lâĂ©tat du monde dâun regard attristĂ©, courroucĂ© par les injustices et, peut-ĂȘtre (et seulement peut-ĂȘtre) fourbissant ses armes. Le colonel avait plutĂŽt optĂ© pour un portrait inhabituel de Bachar dans la pose dâun cruel tyran : complet noir, lunettes sombres et visage de marbre. Ailleurs, ceux qui nâĂ©taient pas convaincus par lâambigĂŒitĂ© du prĂ©sident oscillant entre ĂȘtre et ne pas ĂȘtre, lui joignaient un portrait de son pĂšre, Hafez, qui, bien que mort, nâen affichait pas moins un air dur et rĂ©solu. Ou encore un portrait militaire du dauphin prĂ©sumĂ© de Hafez, Bassel, mort lui aussi, mais dĂ©cĂ©dĂ© bien avant son pĂšre, dans un accident de voiture alors quâil roulait Ă tombeau ouvert afin de prendre lâavion. GrĂące Ă ce sinistre triumvirat formĂ© du pĂšre de la Syrie, du fils et de lâesprit, le rĂ©gime cherchait Ă donner lâillusion que le pays Ă©tait menĂ© par les durs Ă cuire de cette rĂ©gion du monde. Il sâagissait ainsi de mettre en garde quiconque aurait lâidĂ©e de comploter contre la tribu Al-Assad ou contre son pays. Suleyman montra lâĂ©cran du doigt : « Regardez le docteur Bachar, fit-il avec admiration. Il parle sans mĂȘme un discours Ă©crit dâavance. On voit quâil est intelligent. »
Je songeai que Bachar Ă©tait lui aussi un prisonnier, un peu comme tout le monde en Syrie, mais me tins coi. Les Syriens, y compris le colonel qui me congĂ©diait gaiement dâun geste, voulaient encore croire que le passage dâun Assad Ă un autre signifiait que les choses allaient sâamĂ©liorer dans leur vie politique si mise Ă mal. Mais il Ă©tait indĂ©niable quâil faudrait du temps.
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